L’Arménie fut le dernier pays que j’ai visité durant mon voyage des Alpes au Caucase. Ce fut aussi le dernier pays dans lequel je pouvais raisonnablement entrer ; l’Azerbaïdjan et l’Iran n’étant plus des options possibles pour moi à ce moment. Les contraintes aident souvent à structurer un projet : le fait d’avoir trois semaines pour rouler à travers l’Arménie m’a permis de visiter ce magnifique pays en prenant le temps, sans avoir cette voix intérieure qui me dit souvent : “et si tu allais encore plus loin?”.
Itinéraire
Je me suis largement inspiré d’un itinéraire existant sur bikepacking.com (Caucasus crossing Armenia) en adaptant certaines parties, notamment le début qui est décrit comme 80% de “hike a bike”. Pour le reste, il s’agit d’un itinéraire très montagneux avec une majorité de terrain non-asphalté, permettant de découvrir la nature sauvage de l’Arménie. Vous trouverez mon tracé sur ma collection Komoot “Crossing Armenia“.

Des montagnes, toujours des montagnes
L’Arménie est un pays très montagneux, de loin celui dans lequel j’ai fait le plus de dénivelé durant ce voyage. La majorité du territoire se trouve à plus de 1000 m d’altitude et mise à part la plaine de l’Ararat, aucune région n’est véritablement plate. Je retiendrai deux étapes qui m’ont particulièrement marqué par leur beauté. La première dans le parc national de Dilijan, surnommé la “mini-Suisse”. En effet, les montagnes boisées et les lacs m’ont rappelé un peu mon pays. Mais la deuxième partie de l’étape allait présenter des paysages moins familiers pour moi : des steppes montagneuses qui font la beauté de l’Arménie. Cette étape ne fut pas particulièrement longue (50 km), mais avec 2000 m de dénivelé dans du terrain technique où il faut parfois se frailler un chemin à travers la végétation qui a repris ses droits, ça m’a quand même pris la journée.


La deuxième étape que je retiendrai en Arménie fut probablement une des plus belles et plus dures de mon voyage. Je suis remonté du lac Sevan à 2000 m d’altitude jusque dans le massif de Gegham à 3200 m, point culminant de mon voyage sur deux roues. La première partie de cette étape fut une “simple” montée jusqu’au lac Akna à 3000 m. Ça m’a pris 4h à suivre des pistes qui parfois n’existaient plus vraiment, à me réorienter et à pousser le vélo sur de nombreuses sections pas vraiment roulables. Une fois en haut, le reste de l’étape fut à couper le souffle avec des paysages faits de steppes, quelques troupeaux de moutons et leurs protecteurs canins qui font du zèle avec les cyclistes (gentil le toutou, gentil !). J’ai également traversé quelques habitations, faites essentiellement de tentes et croiser le chemin d’un cavalier. Sans y être allé, ces paysages m’ont fait penser à l’Asie centrale et ça ne m’a que motivé à y aller un jour. J’ai eu pas mal de peine à trouver de l’eau sur le reste de l’étape et j’étais content d’avoir pris 5 L avec moi au lac Akna. Après avoir passé le point culminant à 3200 m, j’ai encore roulé avec la lumière du coucher du soleil avant d’installer mon bivouac le plus loin du dernier troupeau rencontré. Après une expérience d’un réveil à 5h du matin par des chiens de bergers manifestement mécontent de ma présence sur leur terre, j’essaie de passer la nuit à l’écart de toute potentielle présence de canidés. Toutefois leurs hurlements une fois la nuit tombée rappelle qu’ils ne sont jamais loin.




Jusqu’à la frontière avec l’Iran
Ce fut difficile pour moi de choisir où allait se terminer cette aventure. J’ai toujours aimé terminer un voyage par un lieu géographiquement particulier : un cap, un détroit, une péninsule. En regardant les frontières de l’Arménie, on se rend compte que le sud est comme une péninsule entourée de l’Azerbaïdjan dont les frontières sont fermées (non seulement avec l’Arménie, mais avec tous ses autre pays frontaliers, du moins pour y entrer par voie terrestre). La situation en Iran étant malheureusement devenue compliquée en cet été 2025, ce n’était plus une option non plus pour moi. Arriver à l’extrême sud de l’Arménie représentait comme un cap géopolitique et ça avait du sens d’y terminer mon voyage. Je reste néamoins profondément intéressé par l’Iran et espère pouvoir y voyager à vélo un jour.

Les dernières étapes jusqu’à Meghri, ville la plus méridionale de l’Arménie, furent très variées. Le paysage étant tantôt semi-aride, tantôt beaucoup plus vert. Le terrain quand à lui était extrêment montagneux, j’avais un peu l’impression de terminer la route des grandes Alpes. Le dernier col avant de descendre sur la rivière Araxe, marquant la frontière avec l’Iran, offre un magnifique contraste entre le côté nord très boisé et le côté sud semi-désertique.
Une fois arrivé à Meghri, il fallu songer au retour. J’ai d’abord essayé de négocier de prendre mon vélo dans un “marshrutky”, ces minibus qui assurent le transport public à travers le pays. Celà n’ayant pas fonctionné, j’ai essayé de faire du stop en espérant me faire prendre par un cammioneur. Après 1h, je me suis résigné à rouler jusqu’à Kapan, la prochaine grande ville plus au nord. Malgré la fatigue, j’étais content à l’idée de passer par un autre col qu’à l’aller (le Thashtun pass à 2535 m). Ça m’a aussi permit de me rendre compte à quel point l’extrême sud de l’Arménie est isolée du reste du pays. Les deux dernières étapes jusqu’à Erevan me permirent de découvrir le vin arménien et de le comparer avec le vin géorgien (je ne trancherai pas sur cette question épineuse).

La culture arménienne
Les monastères
L’Arménie est connue pour être le premier pays à avoir adopté le christianisme comme religion d’état au IVe siècle. Il n’est donc pas étonnant d’y trouver d’anciens monastères datant de cette époque. Ils ont une place centrale dans le patrimoine culturelle et religieux d’Arménie et figurent parmi les lieux les plus visités. Souvent perchés au sommet d’une petite route de montagne, je n’ai pas visité tous les monastères qui se trouvaient sur mon chemin, mais ai sélectionné ceux qui me paraissaient le plus intéressant. Le monastère de Noravank, entouré de structures rocheuses rougeâtres, a été le plus impressionnant à visiter pour moi.


La musique
Une des raisons pour laquelle l’Arménie m’intéressait autant fut la musique de Tigran Hamasyan. Pianiste de jazz “à la base”, sa musique incorpore des couleurs du folk arménien et des rythmes du rock progressif. La capitale Erevan m’a permis de découvrir plus la scène musicale arménienne actuelle, entre jazz et musique classique orientale. Le musicien d’origine arménienne le plus connu est probablement Charles Aznavour (de son vrai nom Aznavourian). Une véritable star en Arménie, on trouve souvent des statues à son effigie et il n’est pas rare d’entendre sa musique à la radio.

L’hospitalité arménienne
Durant mon voyage, j’ai toujours été accueilli les bras ouverts et à partir de la Turquie, cette hospitalité s’offrait à moi spontanément. Je ne ferai pas un classement des pays qui m’ont été le plus accueillant, mais terminer mon voyage en Arménie m’a vraiment fait chaud au cœur J’en veux pour exemple deux petites anecdotes. Assis au bord du lac Sevan, il n’a pas fallu 2 min pour qu’une famille m’apporte de la pastèque, du melon, du pain, du fromage et un café, partageant ainsi avec moi leur pic-nic sans rien attendre en échange. Un soir, alors que je cherchais un lieu pour planter ma tente, une famille m’a proposé de m’installer dans leur jardin. J’ai été rapidement invité à table pour ce qui était une grande réunion de famille annuelle. Je me suis ainsi “incrusté” dans ce qui était un moment privilégié pour eux, mais sans jamais le ressentir comme tel. L’allemand et le français m’ont permis de communiquer avec une partie de la famille vivant en Allemagne et en France, permettant des échanges plus profonds que ce que mes 3 mots d’arméniens et google translate ne le permettent. En inversant les rôles et les nationalités, je ne suis pas sûr que ces situations auraient eu lieu en Europe de l’ouest, mais j’espère me tromper. Je me suis souvent posé la question de l’origine de cette hospitalité qu’on retrouve dans cette région du monde. Un héritage des routes de la soie ou des peuples (semi-) nomadiques ? Peut-être, encore faut-il le préserver à travers les générations et s’ouvrir à l’autre en simple humanité, sans rien attendre en retour, car c’est bien ça l’hospitalité sincère.
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